Accordée

Aelya avait dédié ses dernières semaines à se préparer en vue de la Célébration de la 15ème Lune Rouge.

Ce jour était arrivé. Elle s’était levée avant même que l’Astre d’Or ne pointe ses premiers rayons, et c’était une chose inhabituelle, si bien que la fraîcheur matinale la surprit lorsque ses pieds frôlèrent la mosaïque finement travaillée de son petit logis. Elle s’attarda l’espace de quelques secondes sur les motifs, des rosaces dont les nuances lui rappelaient celles qui couvraient jadis les palissades de son village natal, puis rejoint sa petite table de bois, placée au centre de l’unique pièce de la demeure.

Un frison parcouru son coprs alors qu’elle s’asseyait à même le sol.

Tandis qu’elle déjeunait, elle énumérait frénétiquement et pour elle-même la liste des tâches qu’elle devait accomplir, dans l’ordre et sans n’en omettre aucune. Ce jour ne connaitrai aucun impaire.

Une fois son bol de fruits et de céréales terminé, elle mit ses ustensiles de côté, se vêtit d’un sari couleur écru, et noua négligemment ses cheveux en un chignon approximatif.  Elle se chargea  enfin de ses affaires de toilette et entreprit de se rendre aux sources.

La Cité s’éveillait déjà, des Accordées la rejoignirent en chemin, leurs chevilles foulant ensemble la terre rouge et sablonneuse, agréablement tiédit par l’Astre d’Or qui enfin se hissait au-dessus des montagnes.

Quand elles atteignirent les sources, elles étaient plus d’une vingtaine.

C’était un lieu d’une beauté sans nul pareil : abritées dans les montagnes, creusées par les siècles, les sources jouissaient de l’eau la plus pure de tout le pays, si bien que les femmes pouvaient s’y baigner chaque jour sans que sa qualité n’en soit affectée. Les parois rocheuses étaient incrustées d’immenses miroirs et de pierres aussi précieuses que symboliques, des bancs de pierres longeaient les murs, des pots pourries de fleurs aux parfums entêtant ornaient chaque recoin encore inutilisé, tout avait été savamment aménagé pour le confort des femmes.

Elles ôtèrent chacune et dans un geste délicat leurs modestes apparats, dévoilant leurs corps cuivré, révélant leur singulière beauté, sans qu’aucune d’elles ne s’embarrasse d’une quelconque gêne.

Comment imaginer qu’une fois la nuit arrivée, ces corps rougiraient sous l’éclat de la Lune ?

Aelya chassa cette idée de son esprit,  dénoua ses cheveux et glissa la première dans l’eau glacée. Elle pouvait sentir chaque recoin de sa peau réagir au contact de ce divin élément. Elle lava son corps, démêla méticuleusement sa longue chevelure, puis y appliqua une étrange mixture aux senteurs épicées, qu’elle ne rinça que bien plus tard.

Une fois sa toilette terminée et son corps de nouveau vêtu, elle rejoint quelques Accordées qui conversaient joyeusement à l’entrée des sources. Elles avaient revêtue leur robe de Cérémonie, chose qu’Aelya avait éclipsée, préférant la simplicité de son habit de coton.

Elles s’entraidèrent, coiffèrent leurs cheveux en de longues tresses, agrémentées de rubans colorés et de fleurs sauvages, puis maquillèrent leurs yeux d’un subtil trait de crayon et leurs lèvres d’un rose délicat.

L’heure du déjeuner arriva, toutefois il était hors de question qu’elles se restaurent. En lieu et place du repas, on leur fit porter du thé vert, finement mêlé à la menthe, et les dames de compagnie leur répétèrent bien une dizaine de fois que ce jour serait le plus beau de toute leur vie, et qu’elles se devaient d’être reconnaissantes d’avoir été touchées par la Divine Grâce. Elles ne s’éclipsèrent que deux longues heures plus tard, lorsque tout le thé eut été bu et que les femmes eurent bien compris l’importance de cette Célébration. Elles occupèrent les dernières heures à chanter et méditer.

La nuit vint enfin, elles se mirent en route pour le Palais. Aelya sentit son cœur se resserrer, et pour la première fois elle doutait. Qu’adviendrait-il d’elle s’il ne tenait pas parole ?

Encore une fois, elle chassa cette pensée de son esprit, elle se devait d’être concentrée. Elle énuméra frénétiquement et pour elle-même la liste des tâches qu’elle devait accomplir.

Quand elles parvinrent au Palais, la Lune était encore blanche et les autres Accordées patientaient déjà devant la luxueuse demeure. Son jardin était luxuriant et Aelya aurait connu bien des difficultés à détailler l’ensemble des plantes, fleurs et arbres qui s’y trouvaient. Aucune Accordée ne se mêla aux autres, elles demeuraient silencieuses, espérant que les portes s’ouvrent.

Un homme apparu enfin sur le seuil. Il portait un Sherwani du blanc le plus pur,  élégamment  brodé d’or fin et surmonté de centaines d’infimes rubis. Il les jaugea du regard, s’attarda sur quelques-unes, les moins apprêtées, et Aelya fut gênée par cette pesante attention qu’elle ne désirait pas.

L’homme sembla décider que tout était correct, et d’un claquement de doigts donna l’ordre aux gardes d’ouvrir les portes. Les jeunes femmes s’avancèrent, et alors que leurs pieds foulaient pour la toute première fois le lieu, elles furent accueillies par une pluie d’applaudissements et de retentissants cris de joie. Elles faisaient la fierté de leur famille.

Aelya jeta un dernier regard en direction du ciel : la Lune rosissait déjà. Un frisson la saisie et la peur la surprit pour ne plus la quitter.

La pièce de réception était vaste, et les Accordées prirent naturellement place en son centre, face au somptueux trône sur lequel siégeait déjà le Prince Sélénite.

Guidées par le son des percussions folklorique et enchantées par le doux chant des instruments à vent qui les accompagnaient, elles entamèrent une habile danse, modeste hommage à leur souverain. Elles frappaient le sol de leurs pieds nus, faisant ainsi teinter les bracelets à leurs chevilles, et agitaient dans de délicats mouvements les bijoux qui ornaient leurs bras. La joie qui les dévorait éclairait leurs mouvements. Elles étaient superbes.

Elles clôturèrent leur hommage par une révérence, et le Prince Sélénite se leva alors, remercia longuement les Accordées pour leur dévotion et invita ses convives à festoyer. Les jeunes femmes se séparèrent alors pour la première fois depuis le début de cette journée, et si certaines entrainèrent leurs amies dans quelques danses, d’autres préférèrent rejoindre leur famille.

La fête battait son plein, la joie se répandait de sourires en éloges, pourtant Aelya était soucieuse. Où était-il ?

Alors que l’anxiété peu à peu gagnait son âme, elle sentit une main saisir la sienne, quelques secondes à peine, le temps d’un passage, puis la relâcher dans une infinie douceur.

Son sang ne fit qu’un tour.

Elle se retourna, juste à temps pour le voir disparaitre dans la foule. Elle observa les alentours, s’assurant que personne n’eut remarqué leur contact et, constatant que l’ambiance générale était bien plus aux festivités qu’aux soupçons, elle se fraya un chemin et quitta la luxueuse réception, parcourant les longs couloirs du Palais, arpentant quelques escaliers dont seuls les habitués de la demeure connaissaient l’existence, et enfin atterrit dans une minuscule pièce dont seuls trois Êtres avaient le secret.

Il se tenait face à elle, et la Lune qui brillait bien au-delà du soupirail dessinait subtilement ses contours, illuminant son visage, ses mains, son corps. Il lui sourit, son regard dévorait le sien.

Deux enfants jouent dans la rue, leurs rires innocents résonnent dans la Cité. Ils se chamaillent, chapardent sur les étalages, leur bonheur illumine leur visage.

Aelya s’approchait lentement, le cœur battant, jusqu’à ce que leurs corps se frôlent. Il prit ses mains, rapprocha son visage et déposa sur son front un doux baiser. Elle tressaillit.

Deux jeunes adolescents conversent innocemment au bord de la rivière. Ils parlent de rêves, d’avenir, de voyages. Elle lui confie que ses parents l’ont promise à la Lune Rouge. Il trouve cela bien triste, et lui promets que rien ne lui arrivera de malheureux. Elle lui sourit.

Elle le désirait de tout son être. Elle glissa sa main sous son Sherwani, caressant son torse, son dos, son âme vibrant au contact de sa peau. Il mordilla ses lèvres, elle rit puis elle le laissa l’enlacer et l’embrasser.

Deux jeunes adultes décident de défier l’autorité.

Ses doigts s’attardaient sur la cicatrice qui s’étendait de son œil droit jusqu’à sa nuque, dessinant une diagonale définitive sur son visage. Elle le trouvait beau, elle le savait courageux, elle l’aimait. Il resserra son étreinte, grisé par leurs retrouvailles.

Elle est Promise à la Lune Rouge, ils ne peuvent la toucher. Pour punition, on l’écarte de sa famille et on la dépouille de ses biens.

Il est de sang noble, sa vie ne saurait lui être ôtée. Pour punition, son cousin fait courir sa lame sur son visage et pleuvoir les coups sur son dos.

Alors les tambours retentirent, les interrompant dans leurs retrouvailles, et ils surent que le moment était venu. Il prit sa main et l’entraina dans les dédales du Palais, bien loin de la Cérémonie, jusqu’à ce qu’ils eurent quitté les lieux.

Alors des cris aigus retentirent, et l’odeur des chaires brûlant ne tarda à contrarier leurs sens. Un étalon les attendait, bien au-delà des écuries, attaché et dissimulé au flanc des montagnes. Il aida Aelya à se hisser puis s’installa au-devant.

Alors les canons retentirent, leur disparition était finalement remarquée. Nos deux amants s’enfuirent dans la nuit, guidés par les rayons de la Lune, désormais vermeille.

Deux enfants s’aimeront toujours.  

Tous droits réservés


Crédit photo : Darryl

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